Après s’être demandé si on peut encore avoir un enfant de nos jours, continuons dans la lignée des questions difficiles…

 

Parce qu’on aime se faire du mal.

 

Le sujet du jour : pour ou contre l’avortement ?

Pour beaucoup le choix paraît facile, non ?

Pourtant, encore cette semaine, deux états américains : l’Alabama, puis le Missouri, votaient tous deux une loi réduisant au maximum le droit à l’avortement, et cela même en cas de viol ou d’inceste.

C’est assez unilatéral. Et pas trop sympa.

Naturellement, le débat a tout de suite fait rage. Avec les pro-choix d’un côté, les pro-vie de l’autre. Comme à leur habitude, chaque camp se battant à coup de massue idéologique et cherchant à désarçonner l’autre avec l’argument philosophique inébranlable.

Ces arguments qui sont un peu toujours les mêmes. Et les socles philosophiques/idéologiques sur lesquels chaque clan s’appuie sont si fondamentaux et inamovibles, qu’ils se retrouvent toujours en fin de lutte dans la même position qu’au départ. Avec la même posture, les mêmes arguments, mais juste un peu plus fatigués d’avoir tant débattu.

On peut donc se demander s’il existe vraiment une issue à ce débat, s’il est vraiment possible de donner la « victoire » morale à un groupe.

Car malgré ce qu’on peut penser, il semble que ce ne soit pas si simple que ça.

 

L’avortement : une petite définition boulangère

L’avortement, c’est lorsqu’un petit pain a été mis au four, mais que pour une raison ou pour une autre, l’on choisit de tout arrêter et de retirer le mélange avant qu’il n’ait trop pris. Alors que moralement, certains pensent que ce petit pain, déjà en pleine cuisson, aurait dû avoir le droit de terminer de cuire pour être mangé le moment voulu (c’est une allégorie, cannibales s’abstenir), d’autres insistent en disant qu’il est tout à fait moral que l’artisane du pain puisse choisir de ne plus le faire, si d’autres obligations ou quelques circonstances l’empêchent d’en faire un vrai bon petit pain.

 

Garder ou ne pas garder ce petit pain, telle est la question.

avortement four

 

Je n’ai encore jamais été boulanger

Je vais être honnête avec vous, je n’ai jamais vécu de situation d’avortement, si ce n’est l’avortement d’un grand nombre de mes rêves et projets…

Projets avortes

En ce qui concerne le choix de l’avortement (le vrai), il est donc évident que je ne chercherai pas à juger de l’impact psychologique/émotionnel, que celui-ci peut avoir sur une personne, un couple, un groupe de personne (des polyamoureux parmi vous ?).

Or, l’objectif n’est pas de parler de vécu, mais plutôt de savoir si oui ou non, l’avortement (ou le non-avortement) a une valeur morale.

 

Pourquoi l’avortement ? Les arguments classiques

Pourquoi avortement

Image : Illustration Tiffet

 

La guerre fait rage. Depuis un long moment déjà, on retrouve des gens qui sont pour et d’autres sont contre.

Et très souvent, quand on est dans un camp, on est convaincu jusqu’au bout de son âme. C’est viscéral, c’est émotif.

On ne comprend pas pourquoi ceux qui nous font face sont aussi butés sur leur position, ces cons, ces Judas.

On a tendance à voir ce débat en « les gentils contre les méchants », alors que nos opposants ont, eux aussi, la même vision antagonisante.

Pour avoir une idée plus générale, je vous propose donc de voir brièvement quelques-uns des arguments principaux que j’ai pu noter :

 

Quelques arguments pour l’avortement :

  • Les femmes deviennent responsables de leur propre destin ;
  • Au moment de l’avortement, l’embryon est en général très peu développé ;
  • Il permet de stopper une grossesse causée par un viol ou quelconque abus de pouvoir ;
  • On empêche ainsi dans certaines situations de gâcher la vie de deux personnes (la mère et l’enfant, qui pourraient, par exemple, vivre dans une grande pauvreté) ;
  • Il peut éviter à un enfant lourdement handicapé de venir au monde, lui évitant ainsi une vie difficile.

On parle de la possibilité d’empêcher une vie, mais pour offrir de l’autre côté une meilleure qualité de vie à ceux qui vivent déjà.

Mais pas seulement.

Car par extension, on offre aussi la liberté de choisir, cette liberté que peuvent avoir les femmes pour décider de se construire comme elles l’entendent.

Alors que de l’autre côté, si la femme tombe enceinte malgré elle, elle se voit repoussée à son statut de passive cocotte minute (une très longue cocotte minute, oui).

Uniquement par la présence de l’enfant dans son ventre, puis par les nombreux besoins de celui-ci après la naissance, elle se retrouve exclue de la société active, et en corollaire, des cercles de pouvoir.

Ce n’est pas sans raison que plusieurs penseurs/chercheurs s’accordent pour dire que la libération de la femme et sa présence grandissante dans notre société est directement liée à la prise de la pilule contraceptive, qui est une forme de pré avortement.

 

Quelques arguments contre l’avortement :

  • Le fœtus est un être vivant (très tôt dans le processus on peut voir le cœur battre) ;
  • On ne peut décider si aisément du droit de vie ou de mort d’un autre. On ne le fait pas pour un bébé ou un humain adulte, pourquoi le ferions-nous pour un fœtus ? ;
  • Tout comme le bébé dans son berceau, le fœtus est déjà un être humain en puissance. En avortant, on empêche au fœtus de vivre ses propres expériences et de potentiellement devenir un être accompli ;
  • Les cas de viol et d’inceste demeurent marginaux. Pourquoi généraliser une pratique contraceptive qui sera utilisée dans une grande majorité par des personnes ayant été fécondées dans de «bonnes conditions» ;
  • Plus l’avortement se voit répandu, plus des femmes seront enclines à l’utiliser comme un simple moyen de contraception.

Le mouvement contre l’avortement est aussi un mouvement cherchant la liberté, mais la liberté de l’enfant à naître, plutôt que de la femme. Dès le début de la grossesse, la femme n’est plus responsable d’elle-même uniquement, mais doit prendre soin de cet être vivant qui sera un jour lui aussi un être humain indépendant.

Oui, elle redevient passive, dans son petit cocon maternisant pendant quelques mois, mais cela ferait aussi partie de son devoir biologique (ne tirez pas de flèches ! le conditionnel “ferait” a bel et bien été employé !). Une femme est hôte de ce système reproductif, qui est lui-même responsable de la formation du foetus, puis, de l’éjection de celui-ci vers ce monde fantastique que l’on appelle «la vie».

Pour certains, c’est ce qu’on appelle un cheap shot darwinien.

Pour la mère, mais aussi pour l’enfant, qui ne sait pas encore ce qu’il l’attend…

cheap shot darwinien

 

Donc, l’avortement est-il moral ou non ?

Je pense que l’une des raisons pourquoi ce débat ne se retrouve jamais résolu, c’est parce que ceux qui sont pour l’avortement et ceux qui sont contre ne parlent pas de la même chose pour définir ce qui est moral.

Alors, que les pro-vie considèrent que c’est le droit à la vie qui est absolument moral (en s’opposant à une mort provoquée), les pro-choix considèrent que c’est la possibilité de choisir qui est plutôt moralement valable (en s’opposant à un choix fait par une collectivité).

Et ces arguments arrivent à mon sens à des moments différents du processus de réflexion morale.

Le choix avortement moral ou non

Ainsi, le fait que ces deux mouvements n’appliquent pas un cadre moral au même moment du processus de réflexion rend la communication difficile entre les deux groupes, voire impossible.

C’est aussi deux visions de la société qui s’opposent. Une où la collectivité devrait pouvoir imposer un code moral à l’individu et l’autre où ce serait plutôt à l’individu de définir ce qui est moral ou non.

On l’a bien vu, cette situation semble beaucoup trop complexe pour déterminer un vainqueur définitif dans le registre de la moralité (bien qu’en pratique, un semble beaucoup plus sensé que l’autre, mais je ne suis pas ici pour vous dire vers lequel je penche).

Le désir des pro-vie de sauver le maximum de vies potentielles est noble, mais tyrannique dans son approche. Et les pro-choix se dégagent d’une certaine manière de la responsabilité morale de ceux qui choisissent d’avorter, car comme nous le disions, pour eux c’est la possibilité du choix qui est morale, pas le choix en lui-même.

 

Une solution possible ? Cogiter sur du beat aristotélicien

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Au lieu de tout voir en noir et blanc (sauf pour les pandas mélomanes, qui forment le seul type de noir et blanc acceptable, car beaucoup trop mignons), pourquoi ne pourrions-nous pas tenter l’approche du cas par cas?

Ultimement, je suis d’avis que nous devrions, tels que le disent les pro-choix, avoir la possibilité de choisir si nous souhaitons avorter ou non (oui, bon, j’ai tranché finalement).

Car la tyrannie de la vie à tout prix, quitte à diminuer l’accès au bonheur d’une femme (déjà bien vivante, elle), ça me semble injuste. Surtout si l’on pense que dans l’ensemble des relations sexuelles, des spermatozoïdes sont jetés dans tous les sens, ce qui fait aussi pas mal de bebêtes mortes.

Est-ce qu’un fœtus mort = un spermatozoïde mort?

Bon, peut-être que non… C’était probablement un gros raccourci. Parce qu’il reste à définir le statut exact du fœtus, ce qui est un autre sujet assez compliqué (lors de l’une des autres aventures fantastiques et pas du tout lourdes du Philosophe Junkie, peut-être ?).

Faire un choix en lien avec l’avortement, c’est un choix difficile, et ça doit se faire avec de la réflexion, de la prudence et un objectif de sagesse.

 

DJ Aristote

C’est donc là qu’apparaît DJ Aristote, en accouchant de son concept de sagacité.

Celui-ci nous a offert une grande réflexion sur la sagacité dans ce mix-tape fantastique qu’est son Éthique à Nicomaque.

Pour lui, la sagacité est en fait une bonne utilisation de la raison, mélangée à une sage intuition et qui permet de prendre une décision. Pas de procrastination pour le prof d’Alex le Grand !

En gros, c’est une sorte de sagesse pratique.

Comment peut-on être bon selon Mr. A ? –> «De ce que l’on vient de dire, il résulte donc clairement qu’on ne peut être bon, au sens fort, sans sagacité, ni non plus être sagace sans la vertu morale.»

Selon Aristote, la sagacité peut donc exister grâce à la vertu morale, et est ce qui permet d’atteindre «le bon au sens fort». Il faut donc s’inspirer de son sens moral, pour ensuite faire appel à son esprit sagace et faire un choix.

Si dans votre vie vous vous retrouvez dans une situation qui ne vous plait pas, souvent, vous réagirez en fonction de pulsions/d’émotions. Et souvent, vous ne ferez pas le bon choix.

Aristote vous dirait plutôt de prendre le temps de raisonner, de bien mesurer le pour et le contre, et de passer à l’action en considérant ce que vous croyez être fondamentalement moral.

Un peu plus de prudence n’a jamais fait de mal à personne, surtout dans une situation aussi complexe et alambiquée que celle d’un potentiel avortement.

Car en fin de compte, que ce soit la pratique moderne de l’avortement ou la confection de bébé à la chaîne à l’époque de nos arrières-grands-parents, faire ce que l’on se fait dire de faire sans réfléchir soi-même sur l’impact moral de la chose, c’est tout aussi triste.

 

Fin.

 

 

Quoi ?

Cette conclusion n’est pas aussi tranchée que vous l’auriez voulu ? Pourtant, c’est à l’image de ce sujet. Un peu complexe et en nuances de gris.

Comme je le disais en début d’article, à réfléchir sur des sujets comme ça, c’est que, quelque part, on aime se faire du mal.

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À bientôt !

 

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