Vous voilà donc arrivé au terme de la rédaction de votre curriculum vitae.

Vous venez d’ajouter la dernière ligne, celle relatant votre expérience dans un petit restaurant en 2010. Vous regardez le petit document, d’apparence anodine, et vous dites qu’il est complet, bien carré, que tout y est.

En l’espace d’une page ou deux, vous voilà face à l’intégralité de votre vie professionnelle. C’est un flash photographique de votre expérience, toute votre valeur mise à plat.

Votre liste d’aptitudes, la mise en forme, les mots utilisés ; chaque détail a été revu avec la patience d’un sculpteur. Votre œuvre est versicolore : à la fois simple et profonde. Il s’agit d’un équilibre juste entre ce que vous souhaitez présenter de vous et des éléments recherchés par votre futur employeur.

Au moment de faire le fatidique CTRL-P ou d’appuyer sur ENVOYER, vous tremblez de fébrilité et entendez déjà les voix des recruteurs qui crient au génie, et vous promeuvent d’ici quelques mois au rôle de vice-président-directeur-général-du-monde.

Vous êtes satisfait de vous-même. Avec le sentiment du sprinteur qui vient de franchir la ligne d’arrivée, et attendez la remise des médailles.

Pourtant, le retour tant attendu de votre futur employeur n’arrive jamais. On vous a jugé sur la base de l’œuvre géniale que vous avez présentée, et malgré cela, on vous a déplacé dans la pile des non adéquats, des relégués. En échange de tous vos efforts, de ce déversement de sueur, on vous offre le silence…

 

L’irrévocable et cruel silence.

 

Pourquoi en est-il ainsi, vous demandez-vous en buvant une quantité par trop importante de boissons alcoolisées pour oublier que votre vie est à ce moment un échec ? Le curriculum vitae est-il à remettre en cause dans cette affaire ? Et bien la réponse n’est pas facile à trouver (si réponse il y a). Tentons malgré tout de défricher quelque peu le monde parfois obscur du recrutement professionnel et essayons d’établir notre…

 

*Début d’une musique d’enquête*

PHILOSOPHIE DU CURRICULUM VITAE !

 

Le curriculum vitae, cette forme de représentation

Le curriculum vitae est une forme de représentation. Il s’agit, par l’utilisation de codes et termes précis (reconnus par une sorte de convention sociale dans le monde professionnel), d’une façon de représenter symboliquement l’individu-travailleur que vous êtes. Et comme toute forme de représentation, la projection est naturellement imparfaite, voie dégradée (coucou Platon !) par rapport à la réalité.

Représenter un individu avec toutes ses subtilités, son histoire, ses expériences professionnelles, toutes ces millions de petites choses qui font qu’une personne ne sera jamais exactement la même qu’une autre, et cela en 1 ou 2 pages succinctes, peut naturellement sembler mission impossible.

Pourtant, l’on pourrait arguer que ce sont ces petites différences et variantes qui font qu’une personne pourrait être une candidate intéressante ou non.

Ainsi, le curriculum vitae est une forme de représentation et un outil de communication imparfait, mais pas seulement ; celui-ci apparaît même intrinsèquement lacunaire par la vision étriquée qu’il offre d’un candidat potentiel.

Naturellement, cela se comprend surtout du point de vue du candidat, car de toute évidence, si l’on suggère l’utilisation d’une forme standardisée du curriculum vitae, c’est qu’il doit y avoir certains avantages de la perspective de l’embaucheur.

 

M-Mme l’embaucheur(e)

Tout en haut de l’édifice à miroirs du Centre-Ville, est assis(e) M-Mme l’embaucheur(e). Sur le bureau, plusieurs piles de papier sont érigées comme d’imposantes et imperturbables tours. Celles-ci sont en grande majorité construites de curriculum vitae et sont si nombreuses que M-Mme n’arrive tout simplement plus à voir au-delà de son espace de travail immédiat.

Un poste de l’entreprise est pourtant à pourvoir, et pour répondre à cette demande, une analyse des C.V. est nécessaire, même si la tâche semble quantitativement insurmontable.

On comprend donc que toute personne un tant soit peu saine d’esprit (c’est le cas de notre M-Mme l’embaucheur(e)) cherchera des moyens pour rendre la tâche un peu plus digeste. D’où l’apparente nécessité d’un C.V. standardisé.

En se basant sur celui-ci, un(e) responsable des ressources humaines peut avoir un cadre d’analyse pragmatique pour comparer les différents candidats. La base de comparaison sera la même pour tous. Il devient possible de se faire une idée des candidats potentiels et de distinguer leur niveau de compétences sans même les avoir rencontrés !

Ou telle est l’idée… Car au fond, par le C.V. nous n’accédons qu’à une infime partie de ce que la personne est réellement, à une représentation plate, unidimensionnelle. C’est une vision stérilisant, sans profondeur. Il ne s’agit certes que d’un premier filtre, mais c’est un premier filtre bancal.

Malheureusement pour M-Mme l’embaucheur(e), jamais celui/celle-ci n’aura une idée de l’énergie dégagée par un candidat rejeté avec le C.V. comme unique référence, ni n’en saura davantage sur la présence ou l’absence de l’étincelle d’intelligence qui s’embrase dans ses yeux quand il se met à parler. M-Mme n’en saura pas plus sur la confiance qui se dégage dans la voix du candidat, sur l’odeur libérée de ses cheveux grâce au shampoing à la pêche utilisé le matin même, ne sera pas influencé par son rejet de phéromones et sera ignorant(e) du niveau d’attention porté à l’hygiène de ses ongles.

Tant de facteurs qui peuvent pourtant avoir un impact sur la perception initiale et qui peuvent devenir des clés pour accéder à l’essence d’une personne.

 

La philosophie du curriculum vitae

On peut donc croire que philosophiquement le C.V. est une sorte de cul-de-sac analytique, ne permet pas de saisir les valeurs essentielles d’un individu.

À une époque où le travail gagne en importance, où l’accomplissement professionnel est perçu comme la panacée de la condition humaine, n’est-il pas triste que le curriculum vitae demeure en général aussi réducteur ? Car celui-ci se borne à démontrer seulement la valeur technique d’une personne, bien que la promesse soit tout autre.

Entendons-nous, le curriculum vitae est présenté ainsi pour des raisons évidentes de non-discrimination et, malgré le fait qu’il soit contraignant, celui-ci n’a pas d’équivalent en termes d’efficacité. Or, au sens philosophique, parce celui-ci gagne autant en importance et devient souvent un premier contact, une porte d’entrée vers un individu, clairement l’outil semble mal adapté.

Au fond, le C.V. est kamikaze.

Par là j’entends qu’il est à la fois véhicule d’idées, tout en étant autodestructeur par sa forme. Il promet de donner accès à un individu, aux valeurs essentielles qui forment son identité, tout en empêchant de le connaître réellement, en le détruisant devant nos yeux.

Il est donc dommage que, alors que le travail est aujourd’hui pour beaucoup l’élément central de la vie, le C.V. reste la carte de visite la plus répandue, et soit pourtant incomplet en essence.

Notons cependant que déjà, quelques outils technologiques comme LinkedIn ou d’autres outils en ligne permettent d’ajouter un peu de couleur à tout cela, de créer différentes portes d’entrée pour donner une idée de la personne que vous êtes. La publication de textes, la création vidéo, la poétisation de vos expériences de travail… Ce n’est pas parfait, mais il devient possible de renouveler quelques-uns de ses codes, de déformer ses contours.

Or, l’option d’un premier contact humain, qui serait pourtant la plus efficace pour accéder à l’essence d’une personne est souvent éliminée. On préférera que la personne passe par un système informatisé, et donc, qu’elle envoie son C.V. via le web.

Mais bon. Comme on l’a vu, bien que contraignant, on comprendra son aspect pratique. Il faudra donc pour le moment bien s’en contenter. Du moins d’ici à ce que l’on ait inventé le curriculum vitae disponible en quatre dimensions et incluant la projection holographique avec option de « découverte olfactive ».

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