De plus en plus, des langues sont en voie de disparition.

Alors qu’aux États-Unis, on estime que seulement 5 des 300 langues existantes lors de l’arrivée des blancs auront survécu d’ici la fin du XXIe siècle. Mondialement, ce sont 3000 langues en moins qui seront parlées.

C’est le petit vendeur-libraire spécialisé en langue navajo qui doit s’inquiéter. D’ailleurs, si vous choisissez de l’observer assez longtemps, il est fort probable que vous le preniez sur le chemin du retour avec une grande quantité de nitroglycérine, avec en tête des projets de dynamitage de son commerce.

Rien qu’en lisant sur ces langues en voie de disparition, on peut trouver cela triste, dommage ; tout en se disant qu’au fond ça ne change peut-être pas grand chose au bon fonctionnement de notre vie.

Mais si je vous disais que cela changeait quelque chose, qu’il y avait là une sorte de meurtre, une sensibilité qui se trouvait perdue probablement à tout jamais ?

Voyons ensemble quelle peut être la valeur réelle d’une langue.

 

Une langue, qu’est-ce que c’est exactement ?

Einstein Langue

En linguistique saussurienne, une langue est un ensemble de signes et de phonèmes (unités linguistiques fondamentales) utilisés pour représenter des signifiés (une chose, un objet, une idée), auxquels ils sont associés.

Par exemple, si l’on prend le mot «bateau» (le signifiant), on sait que celui-ci sert à représenter l’embarcation (la chose en elle-même, le signifié).

Comme vous avez déjà pu le constater, l’assemblage entre signifiant et signifié est différent d’une langue à l’autre; c’est d’ailleurs ce qui vous empêche de comprendre toutes les langues dans l’immédiat (on ne dira pas bateau de la même façon en français et en espagnol).

Et qu’est-ce qui fait que les langues ont été construites de façon différente ?

Toujours selon Ferdinand de Saussure, il y a une notion d’arbitraire dans le choix de signes/phonèmes pour parler d’une chose.

L’histoire des peuples, leur position géographique sur le globe, leur organisation sociale présente et passée ont pu aider à former les langues de façons différentes.

Et c’est d’ailleurs à mon sens cet arbitraire qui donne toute son importance aux différentes langues de ce monde.

 

L’importance de l’arbitraire

L’arbitraire, c’est ce qui peut apporter sa richesse au langage.

Au fil du temps, une langue peut évoluer en fonction des besoins spécifiques de ses locuteurs. Pour l’une, des mots peuvent donc être utilisés pour mettre l’emphase sur certains types de choses, ce qui ne sera pas nécessairement le cas pour une autre.

On peut par exemple penser à la langue inuktitute, qui de par sa nature agglutinante, peut exprimer l’idée de la neige de plusieurs dizaines de façons différentes (l’on parle généralement d’entre 25 à 50 façons) ; ou à la langue allemande (dans laquelle on trouve un mot pour presque TOUT), où un mot sert à décréter officiellement quels sont les ingrédients à utiliser pour le brassage d’une vraie bonne bière (le «Reinheitsgebot»).

Les Allemands ont ainsi huilé la machine de leur langue aussi bien qu’ils le feraient pour toute autre chose. Rien d’étonnant de la part de ceux qui sont représentés comme des maîtres dans l’art de l’efficacité au travail (ce n’est pas étonnant que ceux-ci n’aient plus de temps à donner à l’humour et que donc, lorsque l’on demande «quel est le livre le plus court au monde», certains répondent «le livre des blagues allemandes!»).

Mais revenons-en au langage de façon plus générale…

Au-delà d’un simple mode d’expression ou d’un héritage socioculturel, une langue se trouve être une façon de penser, de concevoir le monde. Chaque langue, chaque dialecte est ainsi un espace sacré permettant d’exprimer à autrui les nuances et complexités de la condition humaine.

 

La langue, cette vision du monde

Pour Henri Bergson, «le langage fournit à la conscience un corps immatériel où s’incarner» (L’Évolution créatrice, 1907). Une langue est donc une sorte d’espace mental, un territoire s’appuyant certes sur le monde réel, mais qui à la fois s’en détache pour créer quelque chose de proprement humain, hors de la pure «réalité physique». Nietzsche parlerait quant à lui d’une sorte d’espace métaphorique, basé sur nos impressions du monde réel, et non le monde réel en lui même, celui-ci demeurant inaccessible à nos sens.

Une langue est donc un jardin que l’on se plaît à enrichir collectivement, avec l’objectif de pouvoir mieux échanger/connecter entre nous.

De cette manière, la connaissance d’une langue nous ramène un peu à ce que l’on est en tant que société, mais aussi en tant qu’individu. Il s’agit d’un mode d’expression de l’identité, de l’être.

Pour chaque langue qui disparaît, c’est donc non seulement une identité qui s’éteint, mais aussi une vision du monde.

 

Lorsque les mondes s’effacent

Pour que survive la lange nakota, Louise BigEagle, ONF

 

L’effet de mondialisation sur la disparition des langues

De nos jours, avec les échanges commerciaux mondialisés, des modes de communication de plus en plus accessibles et simples d’utilisation, on peut bien sûr comprendre la nécessité d’une langue commune pour arriver à parler aux interlocuteurs potentiels qui se trouvent aux quatre coins du globe.

L’anglais s’est imposé comme langue internationale (le chinois pointe aussi le bout de son nez) et continue de gagner en importance, au détriment des petites langues.

Bien sûr que cela présente de nombreux avantages pratiques. L’on a qu’à penser à la facilité des échanges commerciaux, le partage d’avancées et données scientifiques, l’aisance de rencontrer de nouvelles personnes lors de voyages ou, le meilleur argument de tous:

Pour commander du McDo peu importe l’endroit où l’on se trouve.

Or, considérant que la popularité de l’anglais provient du fait qu’elle est en son essence une langue commerciale, l’on se retrouve avec une vision dominante du monde attachée à des objectifs commerciaux.

En élargissant notre champ de communication, l’on tend à se retrouver avec une unique vision, une idéologie étriquée.

Les plus petites langues et dialectes, eux se détachent tranquillement, à la manière de petits continents de glace, pour se perdre tour à tour vers un horizon crépusculaire. Ils s’éloignent sur la mer des oubliés, jusqu’à disparaître du panorama.

La langue est aussi en réchauffement climatique. Et dans ce réchauffement, la nuance humaine s’y retrouve oubliée. Very sad.

 

Les langues en voie de disparition peuvent-elles être sauvées ?

La machine mondialisante est forte.

Difficile de dire si nous arriverons à sauver quelques langues supplémentaires d’ici la fin du siècle.

Pour que les langues en voie de disparition cessent de l’être, il faut que ses locuteurs croient en leur nécessité. Cela est fort difficile, car alors qu’une langue indigène est souvent symboliquement rattachée à la subordination, l’anglais est quant à lui souvent perçu comme outil d’émancipation.

Alors, difficile de dire si ce sera possible de faire réaliser aux nouvelles générations la richesse qui se perd lorsqu’une langue pousse son dernier soupir.

Appel général ici : ON ATTEND NOTRE RAMBO LINGUISTIQUE !

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Espérons simplement que notre petit vendeur-libraire spécialisé en langue navajo, dans son expérience de dynamitage, aura au moins pu récupérer une coquette somme livrée par ses assurances.

 

Au moins, pour lui, tout n’aura pas été perdu.

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